D’un cours au collège à l’attentat… les 11 jours qui ont influencé l’assassin du prof de Conflans

Ce lundi 5 octobre, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), évoque avec ses élèves de 4e la liberté d’expression. L’enseignant illustre son propos en montrant deux caricatures du prophète Mahomet publiées par l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. Deux semaines et une polémique autour de ce cours instrumentalisée par un parent d’élève plus tard, l’enseignant est décapité sur le chemin entre son établissement et son domicile par Abdoullak Anzorov. Ce jeune homme d’origine tchétchène âgé de 18 ans n’est pas l’un de ses élèves, ne le connaît pas et s’est déplacé exprès d’Evreux (Eure) pour l’assassiner.

Ce laps de temps de 11 jours entre les deux événements est au cœur de l’enquête menée par la sous-direction antiterroriste (SDAT) et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Onze jours durant lesquels une simple controverse autour d’un cours sur la laïcité pourtant au programme scolaire a abouti de manière insensée à un attentat symbolique d’une rare barbarie. Onze jours qui ont transformé un garçon totalement inconnu des services de renseignement en terroriste islamiste.

Pouvait-on prévoir ce drame ? Selon nos informations, l’incident du collège avait fait l’objet d’une note confidentielle du service central du renseignement territorial (SCRT) datée le 12 octobre. Tout laisse à penser que la polémique sur le cours de Samuel Paty, relayée et amplifiée sur les réseaux sociaux, a influencé Abdoullak Anzorov et guidé sa main. Pour autant, les premières investigations laissent penser que le terroriste ne connaissait ni le parent d’élève qui a initié la polémique, ni l’agitateur islamiste qui a tenté de faire de la récupération politique. Ces deux hommes étaient toujours entendus en garde à vue ce samedi soir, de même que huit autres personnes dont quatre membres de la famille du terroriste.

La chronologie de la polémique est établie avec précision par les agents de l’antenne des Yvelines du SCRT dans leur note publiée cinq jours avant le drame. « Dès le lendemain [du cours sur la liberté d’expression], une mère de famille contactait la principale en pleurs, lui rapportant que sa fille avait été “mise à l’écart dans le couloir sous prétexte qu’elle était musulmane, et qu’elle vivait cette situation comme une discrimination” », écrivent les policiers dans ce document que nous avons pu consulter. En réalité, Samuel Paty a simplement proposé aux élèves qui se sentiraient offensés par les photos des caricatures « de fermer les yeux ou de sortir de la classe ».

La cheffe d’établissement propose à son professeur de revenir sur la polémique avec ses élèves et l’invite à « s’excuser s’il a été maladroit ». Samuel Paty s’exécute. Mais ce qui aurait dû rester un épiphénomène cantonné à un collège de banlieue parisienne va prendre un tournant beaucoup plus politique.

Le 7 octobre, la principale du collège reçoit un mail anonyme qui dénonce « un climat d’islamophobie » et accuse l’établissement de « diviser […] dès le plus jeune âge ». Le même jour, un parent d’élève du collège de Conflans, Brahim C. publie « un appel à la mobilisation contre l’enseignant » sur Facebook. Ce père de famille de 47 ans, dont la demi-sœur est partie en Syrie rejoindre l’organisation Etat islamique il y a plusieurs années, est reçu par la principale.

Durant cette entrevue, selon la note du SCRT, il dénonce une « offense d’un sacré ». Sa fille n’a pourtant pas assisté au cours en question, contrairement à ce qu’elle a tenté de « faire croire à l’enquêteur » du commissariat de Conflans-Sainte-Honorine qui a pris sa plainte pour « diffusion d’image pornographique » — l’une des caricatures présentées par Samuel Paty montrait le prophète Mahomet nu, les fesses en l’air. Le 8 octobre, Brahim C. va plus loin et publie une vidéo désignant nommément le professeur avec l’adresse du collège. Il y incite ses soutiens à « dire stop ».

Durant toutes ses démarches, Brahim C. est accompagné d’un autre homme qui se présente à la principale du collège du Bois d’Aulne comme « responsable des imams de France ». Né en 1959 à Fès (Maroc), Abdelhakim Sefrioui est une vieille connaissance des services de renseignements. Fiché S et inscrit aux fichiers des personnes radicalisées (FSPRT), il est le créateur du Collectif Cheikh Yassine qui défend la cause pro-palestinienne. Brahim C. et Abdelhakim Sefrioui « refusaient qu’un voyou utilise la liberté d’expression et la liberté de la presse pour montrer une caricature d’un prophète.

Et d’ajouter entre autres, que les enfants avaient été agressés dans leur intégrité psychologique », consignent les agents du RT. Mais l’entrevue n’apaise pas les tensions. Les deux hommes refusent de rencontrer Samuel Paty, comme proposé par la principale, et menacent de contacter la presse et d’inviter les musulmans à manifester « devant le collège et la DSDEN (Direction des services départementaux de l’Education nationale ».

Durant cette période, Abdelhakim Sefrioui donne un écho qui dépasse le département des Yvelines à la polémique en se fendant à son tour d’une vidéo où il exige « la suspension immédiate » de Samuel Paty, dénonçant son « manque de respect ».

Ce militant islamiste, membre du Conseil des imams de France participe aussi, le 12 octobre à une nouvelle vidéo intitulée « L’Islam et le Prophète insultés dans un collège public ». Durant 10 minutes, il y interviewe la fille de Brahim C. et explique « qu’Emmanuel Macron avait attisé la haine entre les musulmans ». Le même jour, Samuel Paty, convoqué au commissariat dans le cadre de l’enquête sur la plainte déposée par Brahim C., dépose plainte à son tour pour diffamation. En parallèle, la principale semble renouer le dialogue avec les autres parents d’élèves qu’elle rencontre en présence de la victime et fait appel à une équipe « Laïcité et valeurs de la République ». Samuel Paty reçoit également la venue d’un inspecteur pour lui rappeler « les règles de la laïcité et de neutralité ».

Pour les agents du SCRT, la polémique semble s’éteindre. « La communication entre la direction et les familles a visiblement permis d’apaiser les tensions, lesquelles sont principalement du fait de la famille [de Brahim C.), qui semble mettre à profit cette situation pour dénoncer une « islamophobie ambiante ». […] Au sein du collège, aucune tension majeure n’est palpable, tant du côté de la communauté éducative que des fédérations des parents d’élèves qui, tout en reconnaissant « une certaine maladresse du professeur » (bien apprécié par sa hiérarchie), ne le désavouent pas pour autant », concluent les policiers du renseignement le 12 octobre.

Cinq jours plus tard selon nos informations, Abdoullak Anzorov prend les transports en commun pour Paris depuis Evreux. Il se rend ensuite à Conflans-Sainte-Honorine. Pendant plusieurs heures, le jeune terroriste armé d’un couteau de 35 cm et d’un pistolet airsoft patiente devant le collège du Bois d’Aulne. Il aborde des collégiens afin d’identifier Samuel Paty, qu’il suit à la sortie de l’établissement. Moins de 500 m plus loin, peu avant 17 heures, il attaque l’enseignant et le poignarde à de nombreuses reprises avant de lui trancher la tête et d’être abattu par les policiers à Eragny (Val-d’Oise).

Aurait-il fallu placer Samuel Paty sous protection à la suite de ces renseignements ? Les agents du SCRNT n’évoquent pas de menaces de mort. « Ça fait 12 ans que les services tentent d’accrocher judiciairement Abdelhakim Sefrioui en raison de ses activités séparatistes, relève un haut fonctionnaire. Son implication dans cette polémique n’était pas anodine et aurait dû faire tiquer les agents et faire l’objet d’une remontée d’informations précises. Même si cela ne signifie évidemment pas que sa présence était annonciatrice d’un attentat. »

Un casse-tête juridique s’annonce pour l’enquête. Le terroriste semble n’avoir aucun lien avec le collège ou les Yvelines. Il aurait donc eu connaissance de la polémique par les vidéos sur les réseaux sociaux publiées par Brahim C. et Abdelhakim Sefrioui. Peut-on dès lors établir une complicité ou une responsabilité morale ? Leur garde à vue peuvent durer 96 heures au total.

Source: https://news.google.com/__i/rss/rd/articles/CBMingFodHRwczovL3d3dy5sZXBhcmlzaWVuLmZyL2ZhaXRzLWRpdmVycy9kLXVuLWNvdXJzLWF1LWNvbGxlZ2UtYS1sLWF0dGVudGF0LWxlcy0xMS1qb3Vycy1xdWktb250LWluZmx1ZW5jZS1sLWFzc2Fzc2luLWR1LXByb2YtZGUtY29uZmxhbnMtMTctMTAtMjAyMC04NDAzNzI0LnBocNIBAA?oc=5

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